Les ventes à découvert et leur caricature
By Denis on Wednesday 15 April 2009, 22:40 - Permalink
ou petit rappel sur la valeur d'usage des investissements
Un commentaire à un billet de Georges Ugueux demande: “j’emprunte votre maison et je la shorte, votre maison perd 50% de sa valeur, vous dites quoi” ?
Je dis que je n’avais pas l’intention de vendre de toute façon (je reste dans les lieux, j’adore cette maison, mes enfants y grandissent…) mais que je veux bien toucher les intérêts que vous me versez pour emprunter mon titre de propriété. Je perds 50%, mais je les aurais perdu de toute façon; par contre, je touche des intérêts… Pour couronner le tout, si la valeur de la maison a monté, je gagne sur le principal et je touche aussi les intérêts; l’emprunteur a tout perdu. Un investissement peut avoir (a souvent) une valeur réelle d'usage.
L’avertissement classique associé aux conseils financiers est: Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Elles ne sont pas constantes dans le temps. Il ne fait alors aucun sens de vouloir limiter le jeu qu'à la hausse (sauf à essayer de créer une bulle ?). La polémique sur la vente à découvert est irraisonnée.
Ce qui compte, c’est la lutte contre ceux qui vendent sans avoir emprunté auparavant (naked short) parce qu'ils diluent la valeur de l'actif arbitrairement. Par exemple, la société est inchangée mais le nombre d'actions en circulation est doublé: la valeure objective d'une action (comme part dans la société) est divisée par deux. Il faut éviter la dilution arbitraire. Le nombre d'actions disponibles doit rester contrôlé par la société.
Par contre, la lutte "en général" contre la vente à découvert est vouée à créer plus de problèmes qu'à en résoudre:
- Quand quelqu’un vend à découvert, il va devoir racheter (en haut à perte, ou en bas avec gain). Souhaitons à notre investisseur qui avait bien enticipé le marché de gagner de l’argent en récompense de son talent prévisionnel: supposons que la valeur baisse. Nous avons maintenant un investisseur tout content d’acheter en bas et donc de ralentir la baisse voire occasionner un début de remontée;
- Imaginons un instant le marche sans vente à découvert: seuls les investisseurs “longs” possèdent le titre considéré mais personne ne veut acheter et le cours baisse (même scénario que précédemment, pour l’instant). Constatant ses pertes grandissantes, l’investisseur aux doigts brulés vend. Va-t-il racheter en bas ? Rien n’est moins sûr (énorme différence avec le scénario précédent). La catastrophe a des chances d’être bien pire sans les ventes à découvert. De plus, parce que le risque à la baisse est exacerbé, les nouveaux investisseurs prendront moins de risques que s’ils avaient confiance dans la liquidité du marché: ils attendrons donc une perte plus importante de valeur avant d’acheter. Double effet: les acheteurs sont moins nombreux et plus frileux.
Peut-on vraiment espérer un marché moins volatile à la baisse sans vente à découvert ?
Comments
"la valeure objective d'une action (comme part dans la société) est divisée par deux. Il faut éviter la dilution arbitraire. Le nombre d'actions disponibles doit rester contrôlé par la société."
Je ne comprends pas ce principe de dilution arbitraire. Certes le nombre d'action a doublé, et alors? Lors du vote des actionaires, seuls ceux qui détiennent les titres sans les avoir prété pourront voter. Le droit de vote n'est donc pas dilué. Le droit au dividende non plus vu que les short sellers devront payer des dividendes aux preteurs. Les actionaires ne sont dilués ni en terme de dividendes ni en terme de droit de vote. Alors je ne comprend pas ce dont tu parles. Par contre, ce qu'il faut absolument controler c'est les short squeeze. Ca c'est un reel poison.
Sinon, ton site est genial. A bientot.
Effectivement, droits de vote et dividendes ne sont pas dilués. Mais, à la limite de cet argument, le short squeeze n'est pas non plus un problème. Le short squeeze est un problème dans la mesure où c'est une manipulation du marché ? Et alors ? Acheter des titres encore et encore pour faire monter le cours et forcer ceux qui vendent en cours de route à se racheter avec une perte substantielle implique de posséder des titres (risqués) entre temps...
Pour réaliser un profit, il faut que le manipulateur puisse vendre lesdits titres. Une fois qu'il contrôle suffisamment du volume, le possesseur peut certes demander un prix arbitraire... mais comment fait-il pour être sûr de vendre à un tel prix. La situation classique est la suivante: A achète des titres, le cours monte, B emprunte des titres à A (A possède de plus en plus de titres donc est le seul fournisseur), vend le titre mais A continue d'acheter... le cours continue de monter, le temps passe et B doit maintenant rendre les titres à A. Pour celà, B doit racheter les titres dans le marché (avec une forte perte). Quelles sont les options laissées à B ? Subir le short squeeze, pas très motivant ; ou ne pas rembourser A... Que peut alors faire A ? Attaquer B en justice ? Risqué, il faudrait déclarer des positions qui de facto prouverait le délit de manipulation de marché ! Si une pénalité forte est imposée à B en justice, B peut faire banqueroute. Scenario le plus probable: B est condamné à une compensation et peut la payer. B a certainement perdu de l'argent, mais pas autant que A l'espérait. Entre temps, la justice a... pris son temps. A se retrouve avec une quantité énorme de titres et pas (plus) d'acheteur au prix demandé. A devra baisser son prix (inutile pendant le procès: B pourrait acheter et arrêter la procédure judiciaire: le short squeeze n'a pas fonctionné). À quel point ? Nul ne le sait... Peut-être que, le (long) temps du procès passé, les circonstances économiques ont nettement changé (credit crunch, tout ça...) et A est ruiné !
Autre mécanisme limitant naturellement le short squeeze: à partir d'une certaine proportion des titres en circulation, la plupart des marchés imposent une offre publique d'achat. Le prix de cette OPA est par ailleurs encadré, fonction du cours observé sur une période récente. Pour fonctionner, le short squeeze nécessite que le prix de l'actif ait fortement monté, mais alors il y a un risque non nul que les autres porteurs de titres soient contents de vendre leurs titres à A lors de l'OPA. Et A n'est pas forcément heureux de posséder désormais l'ensemble des titres sur lesquels il jouait.
Il existait un marché jusqu'à récemment sur lequel le short squeeze restait techniquement possible, c'était le CDS. Pour toucher le montant guaranti, l'acheteur de protection devait en effet fournir une obligation de la société couverte. Il pouvait y avoir plus de CDS que d'obligations en circulation donc il y avait un short squeeze naturel. En pratique, ce détail vient d'être changé, lors du big bang grâce aux nouveaux contrats CDS. Un mécanisme d'enchères est désormais partie du contrat même du CDS, ce qui rend le short squeeze mieux géré (si pas parfaitement).
Revenons sur la question de fond:
Limiter la vente à découvert est nécessaire à cause de l'aggrégation de l'information sur les marchés. C'est la même raison derrière le short squeeze. La théorie économique suppose que toute l'information est contenue dans le prix d'un actif. Autoriser une vente massive de titres fictives va impacter le prix, ce qui peut être suffisant pour déstabiliser une entreprise voire un marché.
Pour résumer : merci beaucoup pour cette question qui m'aura permis de clarifier nettement ma position (je l'espère).
La perspective à considérer pour limiter la vente à découvert nue (sans titres empruntés) est celle de l'acheteur, qui ne sera pas livré. Cela casse directement le modèle capitaliste (je paye, je suis livré). Cela casse l'allocation d'actifs, l'investissement. La difficulté pour les agences de notation d'ignorer le signal du marché (signal valide s'il n'y a pas dilution fictive) ne fait qu'accentuer le problème... Le naked short selling est destructeur, de valeur mais aussi de système. Comme pour le short squeeze, c'est gérable ; et le plus simple, c'est bien d'interdire l'un et l'autre ; interdire la manipulation ou distortion de marché.